Se frotter à l'éthique des agences de placement

Catégorie : Nouvelles Publication : lundi 25 juillet 2016 Écrit par Stéphane Russell

Prodige Informatique a cessé d'offrir ses services comme consultant. Elle effectue maintenant des contrats à la pièce. J'ai jugé utile de reporter mon expérience avec les agences de recrutement et leur clients.

J'ai été longtemps à l'emploi d'une entreprise financière de premier plan au Québec. Lorsque j'ai été embauché en 2000, il suffisait d'exposer son profil honnêtement, et si nos compétences étaient jugées utiles, alors on pouvait espérer avoir le poste. Dans mon cas, on cherchait un programmeur Java, une compétence que je n'avais pas. Je maîtrise toutefois le C++ et on a fait confiance en ma capacité d'apprendre le Java par la suite. On aura bien fait, car ce langage est maintenant mon expertise #1.

La tendance que j'ai retenu des dernières années, tant chez cet employeur que pendant mes recherches actuelles, c'est qu'il ne suffit plus de pouvoir faire le travail. Il faut être fait sur-mesure au centime près. En plus du certificat (complètement inutile en informatique, tellement les formations ne font qu'effleurer la surface), on évalue l'apparence, le sourire, la qualité du cirage à chaussure et peut-être même le nombre de battement de cils à la seconde. J'exagère à peine, j'ai lu des articles sur la recherche d'emploi qui nous invitait à noter si le recruteur se croise les bras ou s'il se frotte le mentons ou le nez pendant l'entrevue.

J'ai même constaté que de nos jours, ceux qui savent bien répondre n'importe quoi ont un avantage sur ceux qui répondent honnêtement. En effet, qui peut sérieusement soutenir que de donner son 110% est dans le domaine du possible? Le contester sera peut-être perçu comme un problème d'attitude. Mon ancien employeur en était rendu à nous demander de signer un engagement à «atteindre l'inatteignable», ce qui par définition est impossible. En dépit de l'intention sous-jacente qui peut être honnête (on non?), c'est juridiquement très risqué à signer.

Je m'inquiète du travailleur qui accepte de faire confiance aveuglement à son employeur et qui signe ce genre d'engagement. Chacun sait pourtant comment le monde des affaires est tordu. Bien personnellement, je craindrais d'embaucher ce genre d'employé, surtout pour me représenter.

Une autre triste tendance depuis la dernière décénie, c'est d'exiger l'accès aux dossiers criminels et de crédit. Encore ici, personne n'oppose de résistance, sous ce prétexte très discutable: «de toute façon, je n'ai rien à cacher». Les nazis enseignaient aussi ce genre de philosophie. Le droit à la vie privée est protégé par la loi. De plus, il s'agit clairement d'intimidation ici, puisque s'il y a refus d'obtempérer, le poste n'est pas obtenu.

Voici le genre de talent que le recruteur moderne rejettera avec ces méthodes. L'un des plus grand génie de l'informatique est Ken Thompson. Dans les années '60-'70, il a créé les fondements du système UNIX de chez lui en un mois, pendant que sa femme et ses enfants étaient en vacances chez sa belle-mère. Pour illustrer la qualité du travail de Thompson, ce système existe encore aujourd'hui. UNIX est resté une référence et est critique au bon fonctionnement d'Internet. Ce genre de talent ne s'achète pas.

Si je me fie aux normes contemporaines, M. Thompson aurait possiblement de la difficulté à se trouver un poste aujourd'hui. Son habillement est ordinaire, il a vraiment une drôle de barbe et sa coupe de cheveux est discutable! Thompson connaît-il seulement les méthodes AGILE? Heureusement pour lui que son nom n'est plus à faire.

Ceci dit, j'ai apprécié dans l'ensemble ma relation avec la plupart de ces recruteurs, dont le travail n'est pas évident. Ils ont un bon aperçu du marché et déchargent les travailleurs autonomes d'une partie du fardeau que constitue la relation avec le client et la recherche de contrats. Plusieurs m'ont demandé de les rencontrer avant de se lancer, ce qui est très légitime. Ça m'a une fois coûté un billet de stationnement, car notre chère Ville de Montréal ne permets pas de payer le parcomètre pour au delà de deux heures.

Mais comme discuté plus haut, j'apprécie moins le manque d'éthique formel des agences. Ils vous diront que l'éthique est pour eux une valeur fondamentale et vous sonnerons des tambours et des trompettes pour vous en convaincre. Mais l'étique est pour elles une valeur relative, car elles penchent définitivement en faveur des embaucheurs et tordent volontier l'étique à leur profit. Voici un aperçu de mon expérience personnelle:

  1. Agence #1: après notre rencontre, on m'a promis de me rappeler dans la semaine. Sans nouvelle, je rappelle la semaine suivante. On s'excuse et on me promet à nouveau de me rappeler dans la semaine. Toujours aucune nouvelle, ni pendant cette semaine-là, ni celles qui ont suivi. Il s'agit peut-être d'un oublie involontaire, ou bien d'une stratégie pour ne pas avoir à me dire que mes services ne les intéressent pas. Mais dans tous les cas, je n'ai pas apprécié ce manquement.

  2. Agence #2: celle qui m'a reçu était une directrice principale, un statut élevé pour un recruteur. Vers la moitié des années 2000, j'avais des courriels qui me montrait qu'elle était simple recruteuse à l'emploi d'une autre agence. Je la félicite pour ce bond prodigieux dans sa carrière. Mais j'ignore si ça lui a donné une permission spéciale d'être suffisante. Je suis poli ici. À notre rencontre, j'ai été courtois et souriant, mais ça ne m'a pas été retourné. D'autre part, je suis très ouvert aux critiques honnêtes et même j'en suis reconnaissant. Elle m'a donc indiqué, plutôt sèchement je dois le préciser, qu'elle ne comprenait rien à mon CV et que si Untel ne m'avait pas retenu, c'est probablement parce que mon CV avait un format que les employeurs rejetaient (tant pis pour la compétence).

    Ok, merci pour la franchise, vraiement! J'avais pourtant pris mon modèle sur le site Internet d'une université du Nouveau-Brundswick, car je le trouvait plutôt génial. Mais bon, même les universitaires peuvent se planter. J'ai donc modifié mon CV tant bien que mal en fonction de ses commentaires, ce qui m'a pris un certain temps. J'ai une longue expérience, je suis très polyvalent et j'essai de maintenir mon CV bilingue. Ce genre de CV n'entre pas facilement dans un moule et ne se modifie pas sur un coup de vent. Je n'ai pas donc pas appliqué à la lettre toutes ses demandes, pas encore car cette agence n'était qu'une agence parmi d'autres. Le temps c'est de l'argent et d'autres offres me pressaient. Puis j'ai remodifié mon CV, puis encore. Puis je lui envoie la dernière version, j'ai fait de mon mieux dans le temps et les moyens que j'avais. Pas de réponse, pas de merci je regarde ça. Pas de nouvelles, pas d'offre. Pas de «Ok ça ne convient pas, mais merci pour vos services et votre temps». Voilà toute une triste séquence de manque de professionalisme.

  3. Agence #3: on me contacte car il y aurait un poste qu'on voudrait m'offrir. La recruteuse est courtoise, nous planifie une rencontre et tout se passe bien. Jusqu'à ce qu'elle me fasse parvenir un document que je devait signer. Il mentionnait notamment ceci: «Par ce consentement, j’autorise [...] à obtenir ou échanger des renseignements personnels avec toute autre personne, organisme public ou privé concernant des dossiers ou des renseignements permettant l’étude de mon dossier. J’autorise également [...] à échanger des renseignements personnels reliés directement ou indirectement à mon travail lors de la recherche d’emploi ou lors de la recherche de mandats pour ma compagnie. Par la présente, j’admets avoir pris cette décision librement et sans contrainte. De ce fait, je ne tiendrai [...], ni ma compagnie, le cas échéant, aucunement responsable des résultats découlant de l’étude de mon dossier et de l’échange d’informations. Ainsi, je renonce à tout recours judiciaire, quasi-judiciaire ou administratif ou réclamation contre [...] ou ses dirigeants, administrateurs ou actionnaires.».

    Profondément dégoûté par cette approche clairement déplorable, pour ne pas dire barbare, je contacte l'agence et je lui dit que je ne désire plus être représentée par elle en raison d'un manque flagrant d'éthique professionnelle. J'en profite pour reprocher aux agences d'avoir des recruteurs jeunes, alors que le placement de ressources humaines peut requérir des gens avec du vécu, au risque sinon d'échapper des talents par des jugements inexpérimentés. En effet, faute de personnel d'expérience qualifié, les plus jeunes devraient au moins avoir un mentorat d'expérience dans leur travail. Je reçoit une réponse polie, mais un brin rancunière. Je ne lui en veut pas, elle n'était pas vraiment méchante. Et je crois que j'avais un peu gâché son petit café du matin. C'est mal venu quelqu'un qui défend ses droits...

  4. Agence #4: ha enfin, on est intéressé à mes services. Je conscent à baisser mon taux horaire, questions d'avoir un premier contrat sous la main. Puis on me demande des documents, des pièces d'identités, des signatures, alouette. Comme j'avais oublié de renouveller mon permis de conduire (au prix d'une grosse amande), je ne pouvais pas le leur fournir. On me demande donc une copie de mon passeport. Là je n'étais pas chaud de leur fournir une pièce aussi sensible. Mais soit! Le courriel d'un des recruteurs avait la bonne idée de référer formellement à une adresse de courriel et un numéro de fax sécurisé. Je choisi donc de transmettre le tout vers le fax sécurisé, avec toute la panoplie de beaux contrats formels signés et toute la suite royale. Sauf que le fax sécurisé ne fonctionne pas. Ça décroche et ça raccroche. Le recruteur, un peu énervé apparement, me demande si je ne pourrais pas lui envoyer par courriel. Pas d'excuses pour ce numéro de fax sécurisé qui ne fonctionne pas, en fait je suis apparemment un des rares qui se préoccupe de la sécurité de ses documents personnels, au point où j'exaspère.

    Mais bon, j'arrête d'être déplaisant en voulant protéger mes informations ultra-confidentielles, mais à quoi je pensais! Je me résigne à envoyer mes informations ultra-confidentielles à l'adresse de courrier électronique du recruteur comme il le propose. Sauf que ça ne se termine pas là. On m'envoie encore un autre document, qui me demande l'autorisation de fouiller pour obtenir mes informations personnelles, jusqu'à mon dossier de conduite sous l'effet de l'acool, mon dossier de crédit et mon dossier criminel. Là c'est moi qui commence à être agacé. Je rouspète et je leur rappelle que la loi ne leur permets que de demander des informations nécessaires et légitimes, référence à l'appui. J'accepte malgré tout. Je reçoit alors un courriel qui me renvoie chez un fournisseur nommé Sterling Backcheck. C'est le seul bloquant qui reste avant d'obtenir le contrat. Je me rends sur le site. Mais ce que je voyais n'était vraiment pas beau, rien qu'à la façon de me demander (ou d'intimer) l'autorisation d'avoir accès à absolument tous mes dossiers criminels. Ils veulent même savoir si on a obtenu un pardon et de quoi on est pardonné (on nomme maintenant ce genre de dossier un dossier suspendu, il semble que le mot «pardon» n'a plus sa place). Ils demandent jusqu'au droit de fouiller les dossiers criminels juvéniles. Ma patiente atteint sa limite. Devant ce manque de réserve et d'étique, je fini par refuser de signer les autorisations demandées.

    Finalement, on me revient et on me dit: «on ne vous prendra pas sur parole là dessus». J'objecte le manque d'étique flagrant, mais le recruteur et son client disent que c'est légitime puisqu'il s'agit d'une compagnie d'assurance et ils désirent s'assurer que la personne n'est pas à risque. Cet argument n'est pas valable, puisque basé sur ce même genre d'argument, ils pourraient aussi exiger un examen des sels ou absolument n'importe quoi. Ils ont fini par me dire qu'ils me prendrait pour 3 mois (alors que le contrat offert était de 6 mois). Quand je rappelle que c'était un contrat de 6 mois, on me répond: «si c'était écrit six mois, alors ce sera six mois». Voyant bien qu'ils cherchaient à se débarrasser de l'affaire (et donc que leur conscience n'était pas nette), je leur envoie un courrier où je m'engage à ne pas les poursuivre sur la base de l'embauche ou de la non-embauche de mes services concernant l'offre d'emploi. Ils sautent sur l'occasion, comme je m'y attendais. À leur dernier appel, ils me précisent qu'ils enverront la demande au client, mais que si le client refuse, que je ne devait pas m'attendre à ce que le recruteur me contactent de nouveau.

Je suis maintenant dégoûté par la grande entreprise, qui s'est accaparée le butin pour elle seule au point de tout se permettre. Je rends gloire à mon Seigneur, Jésus-Christ, qui me donne à m'écarter de ce genre de situation.

Dorénavant Prodige Informatique rejette les mandats offerts par les recruteurs. Je demande à toutes de retirer mes coordonnées de leurs dossiers, car je n'ai plus d'intérêt pour leurs services. Elles sont pour la plupart en conflit d'intérêt étant donné les rapports de force en place, et ne peuvent donc pas servir honnêtement les contractants.

Je crois que j'en vaut la peine comme informaticien. J'ai été employé pendant 15 années au même endroit, et sans faire l'unanimité (qui y arrive?) mon évaluation a toujours été positive. M'aurait-on menti si longtemps? Mais on pourra juger à tord ou à raison que mes talents conviennent ou non, il n'y a toujours pas de place pour me manquer de respect, et encore moins pour forcer mes droits. Une mince ouverture consentie maintenant deviendra un torrent demain. À bon entendeur, salut!

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